Aux origines, la volonté d'un homme

Dés la fin des années 80, la question de la possibilité d'un déploiement informatique à grande échelle sur un département fortement rural a pris physiquement forme. Était il réellement possible de mener à bien un déploiement équitable sur un territoire par nature hétérogène ? La ruralité du département allait-elle s’acclimater à cette déferlante d’outils nouveaux ?

Le Conseil Général de la Vienne, présidé par René Monory, a été très tôt ouvert sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication, et ce, tout particulièrement en direction du monde de l’éducation.

Rappelons que René Monory, né en 1923 à Loudun dans la Vienne, a été maire de Loudun puis président du Conseil Général de la Vienne ; il a occupé les fonctions de ministre de l’Industrie, des Finances puis de l’Éducation Nationale avant de devenir sénateur puis  Président du Sénat. « Je croyais, depuis les années 1960, que l'informatique serait une révolution à l'égale de l'électricité »

Les plans informatiques départementaux

Sous l’impulsion, de son président, le Conseil Général de la Vienne fut l’instigateur du premier grand plan d’équipement informatique départemental à destination des écoles élémentaires dés 1984, avant même le déclenchement du plan national IPT (Informatique Pour Tous) de 1985. Les expérimentations sur le sujet avaient déjà commencé dans le département depuis 1983 en direction des collèges de la Vienne.

« Deux ans avant le plan informatique de Laurent Fabius, nous avions équipé en terminaux tous les collèges et lycées du département. Jean-Pierre Chevènement qui dirigeait alors la rue de Grenelle avait donné, bon prince, son accord au projet à une double condition. Un, le département devait assumer la totalité des frais financiers. Deux, nous étions tenus d'acheter du matériel Thomson qui disposait alors de stocks immenses. »
« Précisément, si je me suis beaucoup investi dans les technologies de l'information et de la communication, au profit du public comme du privé, c'est parce que je crois qu'elles peuvent changer profondément les mentalités, les méthodes d'enseignement, les conditions de réussite des élèves. J'avais été sensibilisé à ces questions par mes multiples voyages aux États-Unis autant que par le projet du Futuroscope que je conduisais à Poitiers. J'étais surtout conseillé par un as de l'informatique, Thierry Breton. […] En 1987, il travaillait dans mon cabinet et était aussi agile avec les technologies de l'information et de la communication que les Français étaient butés contre elles. Nous avons décidé d'explorer les possibilités technologiques, dans tous les domaines. »
 « L'utilisation des technologies de l'information et de la communication dans le domaine pédagogique nous tenait également à cœur. Thierry et moi étions convaincus que les enfants doivent apprendre très tôt à manipuler l'informatique, qu'il est indispensable de développer un nouveau rapport au savoir par l'intermédiaire des bases de données, qu'il est vital d'encourager de nouvelles formes d'acquisitions de la théorie. C'est pourquoi nous avons élaboré un plan informatique. Je ne voulais à aucun prix rater ce virage. J'y aurais vu un crime contre les jeunes générations. »

 MONORY René, La volonté d’agir, Paris, Odile Jacob, 2004

 

Jacques Grandon, avocat à la Cour de Poitiers, vice-président du Conseil Général de la Vienne et proche de René Monory témoigne également de la volonté précoce du président de la Vienne de s’investir dans le domaine des Technologies d’Information et de Communication : « Il (René Monory) découvrit donc dès les premières applications de l'informatique tout ce qu'on pouvait tirer sur différents plans de pareilles avancées technologiques. Il décida donc en premier lieu l'initiation de tous les jeunes et cela dès la maternelle. Je me souviens encore des classes équipées de "tortues", les tous premiers ordinateurs enfantins. Des classes primaires et des collèges pourvus de T07, premiers ordinateurs de Thomson qui sembleraient bien obsolètes aujourd'hui. »

GRANDON Jacques, René Monory, Un homme, une œuvre, Poitiers, Michel Fontaine Editeur, 2002

 Patrick Pichon, alors responsable de la direction de l'éducation du conseil général de la Vienne nous fournit un témoignage très en prise avec la réalité rencontrée à une époque déjà lointaine où l’informatique suscitait une certaine méfiance pensive à bon nombre de nos concitoyens …

« En ce qui me concerne, juriste de formation, je fus contacté en 1983 par Monsieur Monory, alors sénateur, qui me dit : "Il y a longtemps que j'ai cela dans la tête. Vous verrez, l'informatique, on en reparlera. Je viens de lire un livre de Thierry Breton et je me dis que c'est une chose sur laquelle je dois mettre quelqu'un qui ne s'occupe que de ça."
N'étant pas informaticien, j'entamais une formation au Conservatoire National des Arts et Métiers (C.N.A.M.). Le projet de M. Monory était que l'informatique soit démystifiée. »
«Ma première mission a été de faire tous les conseils municipaux du département, soit 286, pour "vendre" le produit. C'est là que M. Monory est fort car avec mon langage de non informaticien, avec quelques petites notions, j'ai pu me mettre au niveau des gens que j'avais en face de moi avec un produit très révolutionnaire.
A l'époque, il faut s'en rappeler quand même, il ne s'agissait pas de dire "je vous vends un progiciel, un Internet ou un intranet" mais il s'agissait d'un truc très rébarbatif du type LOGO, LSE, très peu attractif. Les gars n'en voyaient pas l'intérêt, il fallait vraiment en vouloir, on a fait tous les conseils municipaux !
L'idée et la conception de René Monory étaient aussi de mettre l'informatique dans les écoles mais aussi l'audiovisuel car on a livré également télévision et magnétoscope dans les écoles primaires. »

Entretiens de l'auteur avec Patrick Pichon  Responsable de la Direction à l’Education du Conseil Général de la Vienne 2001

 « Le Conseil Général de la Vienne est clairement à l’origine du dispositif. » nous confirma Alain Mesmin, Conseiller Pédagogique en T.I.C.E. à l’Inspection Académique de la Vienne, « l’informatisation des écoles de la Vienne a débuté avant même le plan IPT de 1985, donc en 1984. A l’époque les trois acteurs du dispositif étaient, à part égale et avec chacun son rôle, le Conseil Général de la Vienne, l’Inspection Académique et l’École Normale de la Vienne. Le Conseil Général prenait en charge l’équipement matériel, l’Inspection Académique l’organisation générale et l’Ecole Normale prenait en charge les aspects de la formation.
On a pu constater dans le temps une désimplication progressive de l’École Normale au moment de sa transformation en IUFM. La relation est alors devenue d’avantage duale même si le CRDP s’impliquait ponctuellement. »
« En 1983, l’Inspecteur adjoint à l’Inspecteur d’Académie était M. Durpaire, également très impliqué dans le développement d’un très bon produit, BCDI (logiciel de gestion documentaire destiné aux établissements scolaires commercialisé par le CRDP Poitou-Charentes). Nous avons alors déployé BCDI dans les collèges tout en s’assurant que le matériel (ordinateurs et réseau ) que nous fournissions convenait au logiciel.
Le Conseil Général avait initié le plan de formation via l’École Normale car il fallait former les enseignants déjà en poste mais également les nouveaux enseignants, dont la formation était assurée par l’Ecole Normale. L’école normale n’a en aucun cas été un acteur de la mise en œuvre. Essentiellement, sincèrement, ça s’est joué avec le Conseil Général et avec l’Inspection Académique. Cela s’est lancé comme cela. »

Entretiens de l'auteur avec Alain MESMIN, Conseiller Pédagogique T.I.C.E. à l’Inspection Académique de la Vienne. 2000

 Pour affiner la chronologie exacte des évènements, Patrick Pichon nous précise que « Notre histoire a évolué car, quand j'ai mis en place ce plan pour Monsieur Monory, Edith Cresson qui, à l'époque était maire de Châtellerault et que nous avions décidé au même titre que les autres, a trouvé "l'idée qu'elle était pas trop mauvaise" comme on dit chez nous. Elle a alors demandé à ce que nous fassions une note à Monsieur Fabius, qui, à l'époque était premier ministre. »
« M. Monory voulait faire entrer l'image et l'informatique mais ce n'était pas suffisant. Mettre du matériel, c'est facile. On prend un 38 tonnes, tout le monde sait le faire. Ce qu'il fallait, c'était donc de passer une convention préalable avec le préfet, l'éducation nationale, pour que les gens aient une formation préalable. On ne livrait les écoles que si les instituteurs avaient une formation préalable mais comme ils ne disposaient pas d'argent pour les formations, on finançait les formations qui avaient lieu au mois de Juillet.Les écoles maternelles commencèrent alors à piaffer. Nous avons reçu l'association des maternelles qui nous signala un produit intéressant. Il s'agissait d'un robot : la tortue Jeulin. Nous installâmes donc 150 tortues Jeulin dans les écoles pour introduire la robotique à l'école maternelle. »

 Entretiens de l'auteur avec Patrick Pichon  Responsable de la Direction à l’Education du Conseil Général de la Vienne 2001

 Maintenant la dynamique initiée dés 1983, le département persista dans son engagement vers les nouvelles technologies et lança en 1986 à destination des collèges dont il avait désormais la charge, un plan baptisé « Plan spécifique NTC » mettant à disposition des enseignants des collèges du matériel informatique, vidéo, télématique ou robotique.

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